Combien coûte une couverture de roman ?

. Dans le monde de l’édition indépendante, c’est connu, les gens n’ont pas beaucoup de moyens. Petits tirages, éditeurs non salariés, lectorat peu étendu et succès pas toujours au rendez-vous rendent les factures difficiles à payer. Du moins, les factures liés aux coûts incompressibles, c’est-à-dire celles de l’imprimeur et celle de l’hébergeur du site internet, à minima. Pour le reste (correction, mise en page, couverture…) ça peut être du fait maison, parce qu’en théorie quand on est éditeur, on a de bonnes bases pour s’en occuper soi-même.

Ou pas. C’est dans ces cas-là que j’interviens. Moi, et tous les graphistes/illustrateurs de romans. C’est aussi là qu’interviennent parfois des problèmes, toujours les mêmes. Voici donc, pour vous…

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LE VRAI PRIX D’UNE COUVERTURE DE ROMAN et pourquoi ça ne peut pas coûter 100€

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Beaucoup d’éditeurs et d’auteurs indés n’ont pas de budget. Ou disent ne pas en avoir, ça arrive aussi.  Et beaucoup d’illustrateurs et de graphistes débutants, autodidactes et autres ne sont pas conscients du vrai prix de leur travail, ou n’osent pas l’appliquer. Pour diverses raisons, la première étant qu’il est très difficile d’évaluer le prix d’une création artistique (surtout la sienne) et qu’on a très vite l’impression de voler les gens.

Oui mais voilà : il faut bien vivre. Manger, payer son loyer, son prêt étudiant, remplir son réservoir d’essence, ce genre de joyeusetés. Et ce n’est pas en étant payé des clopinettes #expressionde1850 qu’on va s’en sortir.

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• Comment calculer le prix de son travail ?

. En vrai, c’est un peu complexe : il y a deux paramètres à prendre en compte lorsqu’on calcule le prix d’une couverture, à savoir le coût de production et celui de la cession de droits. Ces deux paramètres ajoutés l’un à l’autre donnent le prix final d’une couverture.

Commençons par le premier : le coût de production Il dépend de vous : votre expérience, le temps passé, etc.

Comment le calculer ? Comment estimer ce que vaut notre travail quand on sort tout juste d’études, quand le monde nous répète que c’est que du dessin/du collage de photos les unes sur les autres, et quand les Grrrands Prrros refusent de divulguer ce savoir apparemment réservé à l’élite ? Ce n’est pas évident. Je vais essayer de débroussailler, en espérant rester claire.

Pour prendre conscience de ce qui est acceptable ou non, on peut commencer par appliquer une technique toute bête : compter ses heures. De manière générale, on ne peut pas accepter de travailler à moins du SMIC horaire, soit environ 8€/h et c’est sur ce tarif, que tout le monde connait, que je vais baser la suite de mon explication, histoire que ça parle à tout le monde. Toutefois, sachez qu’un graphiste, un illustrateur, etc. indépendant ne se paie pas au SMIC, mais je vous expliquerai ça plus bas. . Donc. À ces 8€/h, il va falloir ajouter vos charges, variables en fonction de la nature de votre activité. Personnellement, je suis à 25% de cotisations, ce qui donnerait un salaire horaire TTC à 10€/h. Minimum, encore une fois.

Avec l’expérience, j’ai fini par établir une moyenne de temps de travail pour chaque type de couverture, et je suis en mesure de calculer mes devis rapidement. Si vous ne savez pas combien de temps vous mettez, chronométrez-vous. Vous devrez compter le temps de réalisation de la couverture, mais également le temps passé sur les recherches préalables et les modifications à apporter par la suite. Personnellement, je passe au minimum 12h sur une illustration si je maîtrise à peu près le sujet (si on me demande de dessiner une cathédrale gothique avec des millions de détails, c’est une autre histoire). Mais aussi 3h sur les recherches et les croquis, 2h sur les diverses retouches et 3h sur la maquette de couverture quand on me la demande (incluant le graphisme du titre).

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Soit au minimum 20h de travail au total. Soit au minimum 200€. Je répète “au minimum”, mais c’est pour que ça rentre bien. 

Déjà, là, en se basant sur un tarif horaire décent, on voit bien qu’il y a un souci à accepter d’être payé cent balles TTC.

Facturer votre travail en tenant compte du nombre d’heures passées dessus est la façon la plus sûre de prendre conscience de la valeur de son travail, et d’y attribuer une ébauche de prix réaliste, qui ne soit ni trop bas ni trop élevé. Et ce prix, j’insiste, est le minimum acceptable.

Maintenant, soyons honnêtes, je n’ai pas fait des années d’études pour être rémunérée au SMIC. Sinon, autant prendre le premier job alimentaire qui me tombe sous la main, qui sera certes moins chouette, mais au moins j’aurais des vacances, des congés payés et un tas d’autres avantages sociaux inexistants quand on est auto-entrepreneur (ou pire D artiste-auteur), comme le chômage si je décide que j’en ai marre de ce job de merde.

Alors je ne vais pas me rémunérer au SMIC. Je vais augmenter un peu mon taux horaire, suffisamment pour compenser tous ces avantages sociaux auxquels je n’ai pas droit et souligner le savoir-faire que je vends, un savoir-faire particulier qui n’est pas à la portée de tous.

Je vais passer, admettons, à 15€/h bruts (soit 19€/h TTC). En reprenant mes 20h minimum de travail, on passerait donc à 300€ HT pour une couverture (soit 380€ TTC) À noter : le taux horaire d’un illustrateur oscille entre 15 et 45€/h — ce qui donne entre 300 et 900€ (HT, toujours, hein) pour une couverture.

Avec l’expérience (et la renommée, aussi), ce taux augmente parce qu’en théorie, plus on est expérimenté, plus la qualité est élevée et la qualité, comme partout ailleurs, ça se paye mon bon monsieur.

“Oui mais y a des graphistes qui passent 5h sur un photomontage, à ce moment-là les payer 100€ c’est justifié, non ?” 

Non plus. Si un professionnel est capable de sortir une couverture digne de ce nom en aussi peu de temps, en incluant les recherches, les retouches et autres, c’est soit parce qu’il l’a bâclée histoire de ne pas bosser à perte, soit parce qu’il a une longue expérience derrière lui qui lui permet de bosser aussi vite, et cette expérience, au risque de me répéter, se paye. L’artiste Artgerm rappelle très souvent qu’il a “mis 20 ans pour apprendre réaliser “ça” en 5min”. C’est pareil pour vous. Si en face de vous les gens râlent, laissez-les donc se démerder, on va rigoler.

Bref.

Ça, c’était seulement une piste de calcul du prix de production (je dis une piste, parce qu’il existe plusieurs manières d’établir ses tarifs, toutes avec des avantages et des inconvénients. Par exemple, facturer à l’heure, c’est cool car on est sûr de ne pas se sous-payer, mais ça valorise la lenteur, et ça c’est moyen pour rester compétitif. Personnellement, j’ai commencé par là pour avoir une idée de combien je devais facturer, puis j’ai demandé à quelques collègues, jusqu’à ce qu’on daigne briser ce vilain tabou et me donner une réponse claire. Ensuite, j’ai fixé un tarif par type de prestation, et je fais en sorte de ne pas – trop –  déborder niveau temps. Tout est une question de coups de main à prendre, et d’équilibre).

Mais, quand on réalise une couverture de roman, on cède aussi des droits (d’exploitation, tout ça), pour une certaine durée, dans un certain cadre, etc. que j’explique dans cet article (parce que la propriété intellectuelle, c’est marrant aussi, dans son genre).

Voici donc la deuxième partie : la cession de droits. Elle dépend cette fois du client et de l’utilisation qu’il compte faire de votre œuvre. Et, oui, elle se paye aussi.

En général, pour calculer le coût d’une cession de droits, on prend en compte 3 facteurs : • la durée d’utilisation (5 ans, 10 ans…). • l’étendue de la cession : si l’œuvre est diffusée au niveau régional, national ou international. • le tirage initial.

Plus ces paramètres augmentent, plus le coût de la cession de droits augmentera. On ne paiera pas la même chose si le livre est tiré à 150 exemplaires ou à 10 000, et s’il est publié 5 ans ou pendant des décennies. Logique, ouais. À noter : si la cession de droits est exclusive (c’est-à-dire que le client désire être le seul à pouvoir en jouir), alors cela coûte aussi plus cher.

Le souci avec elle, c’est qu’elle diffère d’un projet à l’autre et n’est donc pas fixe. Le mieux, pour savoir comment les calculer, est de vous référer à des guides professionnels (type Le Guide du graphiste indépendant) qui détailleront tout ça bien mieux que moi, mais généralement, il n’est pas déconnant d’ajouter au moins 30% du prix de production.

Ce qui nous amène pas loin de 500€.

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Conclusion : une couverture de roman, ça coûte au minimum 500€

Pas 50, pas 100, pas 150. Même si le temps de travail est moins important.

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• Pourquoi est-il dangereux de sous-facturer son travail ?

Parce que ça casse le marché. Et qu’à terme, la profession risque de disparaître.

“Roh l’autre eh, faut pas être alarmiste comme ça !” Imaginez plutôt : vous êtes étudiant en graphisme et vous trouvez que c’est une super opportunité pour vous lancer. Vous êtes employé avec un salaire fixe mais votre passion, c’est le graphisme/l’illustration et cet argent est un à-côté bienvenu qui vous permet, en plus, de vous détendre. Vous êtes débutant et persuadé de voler les gens en demandant plus de 100€ parce que vous avez l’impression de ne pas être aussi bon que tous les autres, là.

Vous acceptez de réaliser une couverture pour 100€.

À côté vous avez des gens, comme moi, qui tentent d’en vivre et qui n’ont pas d’autre moyen de gagner de l’argent. Ils ont des charges, des obligations, de l’expérience et ils ont conscience de la vraie valeur de leur travail parce qu’à force d’enchaîner les heures sans réussir à payer leurs factures, ils ont finalement compris qu’il était important d’adapter leurs tarifs à leurs efforts.

Mais les éditeurs acceptent de moins en moins de les rémunérer au juste prix.

Parce qu’autour, il y a des tas de gens qui acceptent des couvertures pour deux, voire trois fois moins cher. Et qu’ils ne voient pas pourquoi ils iraient payer autant, après tout. Normal, à leur place je ferais sûrement pareil en me disant que les autres n’avaient qu’à être plus compétitifs – sauf qu’à ce stade, on ne peut même plus parler de compétitivité.

Résultat : les professionnels peinent à se faire rémunérer correctement, tandis que les autres se prostituent pour 100€ avec le sourire. Ouais je parle de prostitution ouais, qu’est-ce que tu vas faire ? 100€ pour une illustration de couverture revient à se payer à peine 4€/h et offrir la cession de droits.

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Bien sûr qu’il est humain de vouloir payer le moins cher possible, on cherche tous à le faire, c’est pour ça que la négociation existe et qu’on s’y adonne volontiers. Même si j’ai besoin de bouffer, je suis aussi consciente qu’il faut parfois savoir s’adapter à la personne en face (je reviendrai un jour sur comment négocier ses devis). Mais face à l’ignorance, je ne ferai jamais le poids.

C’est pour ça qu’il me semble primordial de prendre connaissance du vrai prix des choses et de ce qui se cache derrière, tant du côté des clients (non, on ne cherche pas à vous extorquer tout votre argent pour prendre des bains de billets) que des créatifs (non, vous n’êtes pas un voleur, et le fait que votre travail soit aussi votre passion ne rend certainement pas sa rémunération injuste. Cette logique revient à dire qu’il faut forcément détester son métier pour mériter d’être payé, c’est stupide.)

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C’est un problème d’autant plus compliqué qu’il est impossible de comparer les tarifs d’illustrateurs aux styles différents. . On ne peut pas exiger que ces personnes pratiquent les mêmes tarifs et il est important d’en être conscient lorsqu’on choisit un illustrateur. En choisissant un illustrateur, on fait le choix non seulement d’un savoir-faire, mais également d’une personnalité qu’on ne trouvera nulle part ailleurs : si on n’est pas prêt à en accepter le prix, alors il vaut mieux se rabattre sur quelque chose de peut-être plus conventionnel, moins cher, comme une photo trouvée dans une banque d’images, au risque d’avoir des couvertures similaires à d’autres.

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• Pour conclure

Même avec toutes les excuses du monde, une couverture de roman ne coûte pas et ne coûtera jamais 100€. Parce qu’il faut du temps pour la créer, qu’il y a des charges, des connaissances, un style et des droits à prendre en compte et que tout ça ne tient pas dans un tarif aussi ridiculement bas.

Créatifs, je sais qu’il est tentant de céder quand on a besoin d’argent. J’ai moi-même débuté en acceptant des couvertures pour 50€, persuadée qu’on me faisait déjà un immeeense cadeau vu la médiocrité de mon niveau. Je n’en suis pas fière et j’ai vite évolué pour rattraper ça – je n’ai pas trop eu le choix quand j’ai constaté que je bossais 12h par jour et que je n’avais même pas 500€ à la fin du mois. Mais j’aurais aimé avoir quelqu’un qui, dès le départ, m’empêche de me tuer à la tâche et m’aide à trouver le juste milieu. Me voici donc avec cet article, à destination des moi d’avant qui passent par là.

Je sais qu’il est important pour une maison d’édition de réduire ses coûts au maximum ; fort heureusement, il existe beaucoup d’éditeurs qui sont conscients du vrai prix d’une couverture. Cet article s’adresse à ceux qui restent, s’ils ont envie d’en tenir compte, mais il s’adresse avant tout aux jeunes artistes (graphistes inclus : non, vous ne faites pas que retoucher des photos) un peu perdus qui tâtonnent : vous ne devez plus encourager ça, vous méritez mieux. Même si on essaie de vous faire croire le contraire, même si on cherche à vous culpabiliser.

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Et si vous culpabilisez malgré tout, demandez-vous s’il est juste que l’on exige des prix scandaleux de votre part, alors que personne ne remet en question le coût de l’impression d’un livre, le prix d’un stand en salon ? Ce sont aussi des prestataires, mais eux c’est normal… et pas vous ? Pourquoi ? Pourquoi, alors que l’on est pourtant venu vous chercher pour passer commande ?

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Si vous doutez encore, le barème de l’adagp peut vous donner un bon point de départ pour connaître les tarifs en vigueur (et non pas ceux que l’on veut vous faire gober).

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Maintenant, il va falloir oser ! Hauts les cœurs !

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N’hésitez pas à me poser vos questions ; je serai heureuse de vous répondre. J’avais envie de m’exprimer sur ce sujet depuis longtemps, car c’est une question qui revient très souvent et à laquelle il est parfois difficile, sinon de trouver une réponse, d’apporter une justification. Et en toute honnêteté, bien que je le prenne aujourd’hui avec philosophie, je suis un peu fatiguée de devoir sans arrêt justifier mon envie de pouvoir payer mes factures et éventuellement remplir mon frigo au nom d’une “collaboration équitable” qui ne l’est au final pas du tout.

Pour conclure sur une note plus drôle, mon maçon est illustrateur, et il illustre parfaitement bien l’étonnante différence de considération entre le métier d’illustrateur et un, hm, “vrai” métier.

Edit 2020 : apparemment c’est toujours pas clair, mais je parle dans cet article du tarif m-i-n-i-m-u-m. MINIMUM. MIIIINIIIIMUUUUM. Le tarif moyen, celui payé par des maisons d’édition renommées, se situe aux alentours des 800€. La moyenne haute, elle, est à quatre chiffres.

r.

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