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1.

 Les pâles lueurs de l’aurore commençaient à peine à éteindre les étoiles lorsque Anya
fut éjectée de son sommeil par des fourmillements désagréables. Une sensation qu’elle ne connaissait que trop bien. Autrefois, elle trahissait la peur constante dans laquelle elle vivait ; depuis quelques années, elle témoignait davantage d’une nuit trop courte qui n’avait pas donné assez de temps à son corps fragile pour récupérer, même si l’administration de l’empire réinvitait parfois l’anxiété à la table de ses émotions. Aujourd’hui, ce n’était rien de tout ça.

 Aujourd’hui, c’était d’impatience qu’elle fourmillait.
Elle tendit machinalement le bras vers la place à côté d’elle, un sourire aux lèvres, avant de se rappeler qu’elle n’y trouverait personne. Cette tradition-là, au moins, avait été respectée : on ne partageait pas le lit conjugal la veille de son mariage – ni la semaine précédant celui-ci. Raison pour laquelle elle n’avait d’ailleurs pas passé ces sept dernières nuits dans ses appartements, mais dans une luxueuse suite perchée au sommet du palais, habituellement réservée aux invités de marque. L’immense fenêtre qui faisait office de mur offrait un panorama à cent quatre-vingts degrés, dévoilant, d’un côté, l’étendue calme de la baie, et de l’autre…
Un soupir de contentement lui échappa quand elle embrassa le paysage du regard. Même dans la pénombre mourante, les tours cristallines piquées de végétation et les
imposantes cascades qu’elles surmontaient capturaient la moindre paillette de lumière pour la redistribuer en milliers d’éclats qui rivalisaient avec les étoiles. Anya avait eu beau visiter chaque recoin de l’empire au cours des cinq dernières années, aucune ville n’avait jamais égalé la beauté de la capitale à ses yeux. Dianoia était réellement le joyau de l’empire.
Peut-être devrait-elle déménager ses appartements ici pour profiter quotidiennement
de cette vue. Ça ne serait pas si mal de se réveiller chaque matin dans les bras de la personne qu’elle aimait tout en contemplant son endroit préféré au monde. Eloren le lui avait déjà proposé à maintes reprises. Même ses conseillers n’y avaient vu aucun inconvénient. Cependant…
Cependant.
Cette suite était la plus isolée du palais. Nichée au cinquième étage, les seuls moyens
d’y accéder consistaient en d’interminables escaliers ou en un ascenseur ridiculement étroit, et Anya…
Anya n’arrivait toujours pas à concevoir l’idée qu’elle serait en sécurité ailleurs qu’
au rez-de-chaussée, là où aucun escalier ne risquait plus de l’emprisonner. Même si sa moelle épinière, endommagée dans son enfance, avait été réparée par les prouesses des guérisseurs arshkans. Même si elle n’avait presque plus besoin de fauteuil pour se déplacer. Même si Kahini était mort, et avec lui, les quinze années d’ostracisme qu’il lui avait imposées.
 De torture, corrigea mentalement Anya. Kahini lui avait infligé quinze années de torture. La guérisseuse qu’elle voyait chaque mois avait été claire sur ce point. Briser le corps d’un nourrisson lors d’une cérémonie religieuse, puis refuser de lui accorder des aménagements essentiels à son autonomie tout en lui laissant croire que son handicap était une déficience qui le rendait inférieur au reste de la société, relevait d’abus physiques et psychologiques. Rien de plus, rien de moins.
Anya n’était pas déficiente. Elle n’était ni malade, ni inférieure, ni même un poids pour ses pairs, elle avait juste grandi dans un environnement inadapté. Elle le savait – elle avait vu de ses propres yeux qu’il était possible de vivre décemment malgré une incapacité physique, pour peu que l’on daigne aménager l’espace en conséquence, et s’employait d’ailleurs activement à rendre l’empire accessible à tout le monde – mais son esprit, lui, peinait encore à l’accepter.
Raison pour laquelle sa gorge se serra à la seconde où elle s’assit dans son lit et qu’
une décharge remonta dans ses épaules depuis son bassin. La douleur rampa vers sa mâchoire, ses bras, son sternum.
Une première larme coula avant qu’Anya ne parvienne à la retenir.
Aujourd’hui serait un jour sans.
Ce n’était pas grave. Ça lui arrivait régulièrement lors des changements de saison, ou
quand elle manquait de sommeil. Parfois, il n’y avait même pas d’autre raison que « c'est un jour sans », et elle s’en accommodait fort bien. Le palais – son palais – n’était plus la prison d’autrefois. Elle pouvait s’y déplacer seule même lorsqu’elle avait besoin de son fauteuil.
Aujourd’hui n’était pas différent. Au fond, elle se fichait d’arriver à l’autel debout, assise, en fauteuil ou avec une canne, tant qu’elle y arrivait. Tout comme elle se fichait du jugement des autres – elle ne s’était fait opérer que par crainte d’être à nouveau maltraitée, mue par un désir dévorant d’autonomie sans savoir, à l’époque, qu’il était possible de l’obtenir autrement.
Ce n’était pas grave.
Kahini n’était plus là. Il ne restait personne pour l’humilier à cause de sa différence.
Ce n’était pas grave.
Elle était l’impératrice Anya Nei d’Allunia, elle allait épouser l’amour de sa vie.
 Elle allait épouser l’amour de sa vie. Cinq ans après son mariage forcé avec le Grand Oracle, elle allait enfin rendre à cet acte son sens originel, et remplacer les souvenirs de destruction par d’autres, de bonheur.
Elle ne laisserait aucun traumatisme lui voler cette journée.
Un coup toqué à la porte l’extirpa de ses pensées.
— Votre Majesté, je vous apporte votre petit-déjeuner.
— Et moi, du réconfort, ajouta une autre voix familière.
Le battant s’ouvrit sur Dinaelle, sa suivante, un plateau chargé de nourriture dans les mains. Une femme aux cheveux blond-roux claudiqua à sa suite. Son regard noisette se plissa quand elle nota les traits crispés d’Anya.
— Mauvaise nuit ? s’enquit-elle avec gravité.
— Est-ce si évident ?
— Les flux étaient agités, cette nuit. Zam a dû m’aider à sortir du lit, alors je me suis dit que tu serais peut-être dans le même cas. Et que tu aurais besoin d’une amie.
Dinaelle siffla à ces mots, ce qui eut le don de leur arracher un ricanement. Anya sélectionnait ses dames de compagnie parmi ses personnes de confiance. Elles faisaient toutes partie de ses proches amies, mais avec Leah, c’était un peu différent. Les deux femmes partageaient des traumatismes que nul autre n’était en mesure de comprendre. Au-delà des séances de travail psychologique avec les guérisseurs, c’était sur elle qu’Anya avait pris l’habitude de s’appuyer lors des rechutes, et inversement – du moins, avant qu’Eloren n’entre dans l’équation et n’allège un peu la charge mentale de son amie. Dinaelle le savait et ne s'en offusquait pas ; elle jouait juste la comédie pour la distraire.
— Est-ce la raison pour laquelle tu as volé le faraora de ce pauvre Aliosha ? sourit Anya en désignant le petit animal perché sur l’épaule de Leah.
Ses grands yeux dorés la dévisagèrent avec l’intelligence typique de son espèce. Son pelage blanc et rouge frémit sous ses ronronnements soutenus. Les entendre était une première pour Anya, qui n’avait jamais pu l’approcher en dépit de toute la volonté de son maître.
— Réquisitionné, corrigea Leah en le gratouillant derrière l’oreille. J’ai soumis une demande officielle à Elleya le mois dernier, qui l’a soumise à Shael, qui l’a soumise à son fils, qui a accepté dans la seconde, et comme Mana m’adore… le voilà !
— Moi, il ne m’adore pas, rappela la souveraine avec légèreté en avalant une gorgée
de thé.
— Mana adore tout le monde, il est juste timide, babilla Leah en enfouissant son nez
dans l’épaisse fourrure de la créature. Hein, mon chouchou ? Mais oui, tu adores tout le monde.
— C’est de pire en pire, soupira Dinaelle.
Ce à quoi Leah réagit en récupérant la créature dans ses mains, avant de la lever à
hauteur de visage.
— Avoue qu’il est tellement mignon que ça donne envie de le manger.
— De le manger ? sourcilla la suivante.
— Oui, de le manger de tout petits petits bisous.
— Je confirme, acquiesça Anya.
— Majesté !
Mais l’outrage de Dinaelle fut coupé net par le bond que Mana effectua pour atterrir sur les jambes d’Anya. La jeune femme se figea, le cœur soudain frémissant. La petite créature trottina jusqu’à sa main, qu’elle huma consciencieusement, avant de grimper le long de son bras pour venir renifler ses narines.
Anya osa à peine respirer.
D’une part, car c’était la première fois qu’un faraora la gratifiait de son attention, et d’autre part, car les ridicules gazouillis de Leah ne seraient rien en comparaison des siens, si elle ouvrait les vannes de son adoration pour cet animal.
Quand il passa sous sa chemise de nuit et commença à lécher l’épaisse cicatrice le long de ses lombaires, la souveraine se tendit malgré elle.
— Je… n’est-ce pas dangereux pour lui ? s’inquiéta-t-elle en sentant l’énergie chaleureuse de la créature se mêler à la sienne.
Leah secoua catégoriquement la tête.
— Il se serait enfui, si c’était le cas.
Comme il l’avait toujours fait en sa présence, submergé par le poids des blessures qu’il percevait en elle. Pourquoi était-ce différent, aujourd’hui ?
— Je crois que c’est le plus beau jour de ma vie.
Les traits de Leah s’illuminèrent.
— Ça fonctionne ? La douleur reflue ?
Oui. Elle refluait. Pas entièrement, mais suffisamment pour éclaircir le brouillard qui noyait ses pensées et pour lui redonner un peu d’énergie.
La chaleur s’intensifia, se transforma en d’intenses fourmillements. Loin d’être désagréables, ils lui arrachèrent cependant un long frisson, qui remonta jusqu’à ses yeux pour se condenser en perles de soulagement.
— Un peu, confirma Anya en contenant au mieux son émotion, mais ce n’est pas pour ça que… Par les âmes, il me ronronne dans le dos. Je sens sa fourrure sur ma peau ! C’est…
Elle faillit perdre tout contrôle d’elle-même quand Mana remonta se lover dans son cou, son rôle de soigneur rempli. Il s’endormit dans un soupir.
— Oui, je crois que c’est le plus beau jour de ma vie.

2.

 Anya n’eut hélas pas le temps de s’extasier trop longtemps sur la douceur, la chaleur, ou les capacités curatives de la salive de faraora. Celle-ci avait suffisamment agi pour lui permettre de se déplacer uniquement avec sa canne, mais la jeune souveraine avait des milliers de choses à faire aujourd’hui. Mariage ou pas, elle restait avant tout l’impératrice, et certains devoirs ne pouvaient être remis au lendemain.
Visiblement, sa plus proche conseillère ne partageait pas son avis. Elleya Faris lui interdit l’accès à son propre bureau, lui rappelant que les réunions du conseil avaient été ajournées dans l’unique but d’alléger son emploi du temps.
— L’empire ne s’effondrera pas parce que vous avez pris trois jours de vacances pour
vous marier, Majesté, argua-t-elle fermement. Le conseil est habilité à administrer l’empire en votre absence. Vous serez la première informée en cas d’urgence, mais laissez-nous nous charger des affaires courantes aujourd’hui, vous voulez bien ? Profitez de votre matinée pour vous détendre.
Comme si c’était facile. Anya était incapable de se détendre lorsqu’elle se retrouvait seule avec ses pensées tourbillonnantes. Ces dernières ne se taisaient jamais, sauf en présence d’autres personnes pour l’en distraire, ou lorsqu’elle se résignait à avaler un calmant, quand elles échappaient à son contrôle. Mais là, tout de suite, elle n’avait pas envie de voir ni de parler à qui que ce soit, à part à Eloren.
À Eloren… et à Nasten.
Anya boitilla jusqu’aux anciens appartements de son frère, sans toutefois y pénétrer. C’était ici qu’elle venait lorsque le reste du monde l’oppressait. Sur ses ordres, rien n’y avait été touché. Les lieux vibraient encore de la présence du défunt empereur. Du moins le ressentait-elle toujours ainsi lorsqu’elle se roulait en boule dans le large fauteuil tourné vers la fenêtre, emmitouflée dans un manteau qui sentait encore un peu son odeur.
Elle se détourna des doubles portes avant d’être tentée d’entrer. Elle n’était pas sûre d’avoir la force d’en ressortir, sinon.
Car, outre son mariage, cette journée marquait aussi l’anniversaire de la mort de Nasten. Celui de la mort de Kahini, également, et de centaines de dianoiens. Celui du Chant des Ruines, et de la destruction de la capitale par Anoa.
Tant de souvenirs. Tant de tristesse, de douleur et de colère teintaient cette date.
Si ça n’avait tenu qu’à elle, Anya en aurait choisi une autre. Une moins chargée, qui pourrait exister sans être entachée par le passé. Une qui ne lui rappellerait pas qu’elle arrivait à un âge que son grand frère n’atteindrait jamais.
Mais les daevas, les conseillers et même le peuple à travers son vote, tous s’étaient montrés unanimes : les souverains d’Allunia ne pouvaient s’unir qu’à un seul moment de l’année, quand les flux étaient les plus vigoureux : le jour que Kahini, autrefois, avait choisi pour célébrer le Chant des Âmes. C’était la tradition. Vu toutes celles qu’Anya bousculait depuis son couronnement, elle avait au moins consenti à respecter celle-ci.
Elle s’éloigna des appartements de son frère en s’appuyant un peu plus fort sur sa canne.
Nasten n’aurait sans doute pas approuvé cette union. Eloren n’appartenait pas aux plus hauts cercles de daevas, et son autorité au sein de l’ordre ne pesait pas très lourd. Or, bien qu’elle n’ait jamais eu l’occasion d’apprendre à mieux le connaître, Anya savait que son frère n'aurait rien accepté de moins qu’un daeva du neuvième cercle ou qu’un Arshkan, afin de renforcer les liens de la lignée impériale avec les flux.
Un sourire doux-amer étira ses lèvres à cette pensée. Non, Nasten n’aurait pas approuvé Eloren, mais il aurait encore moins accepté les futurs héritiers du trône.
Ou peut-être que si. Elle n’aurait jamais l’occasion de le découvrir.

 

 Elle quitta le palais seule, laissant ses dames de compagnie régler les ultimes détails du banquet, salua les gardes en faction sur son chemin, puis déambula en silence entre les statues érigées le long du pont qui rejoignait le continent. Il en existait une pour chaque manipulateur d’énergie tombé lors du combat contre Anoa, sculptée à taille réelle dans une roche d’un blanc éclatant venue tout droit des carrières d’Eikasa.
Comme d’habitude à cette période de l’année, celle d’Alinoé croulait sous les fleurs. Une coutume d’Égarés que Leah avait perpétuée, aussi bien pour honorer la mémoire de son ami que son sacrifice. Le daeva de la rébellion avait porté le coup fatal à Anoa, Allunia tout entier connaissait son histoire. Elle était enseignée en même temps que celle du Chant des Ruines, et c’était peut-être pour ça qu’au fil des ans, des personnes de plus en plus nombreuses venaient ajouter leurs propres fleurs sur son piédestal.
Anya se recueillit brièvement devant chaque sculpture de pierre, jusqu’à s’arrêter devant celle qu’elle était venue voir.
— Bonjour, Nao, murmura-t-elle en rivant son regard caramel sur le visage de pierre
de son amie.
Un souffle de vent sur sa nuque lui arracha un frisson. Quelque part en elle-même, son lien atrophié avec les flux s’éveilla, en quête d’une réponse venue de l’entremonde. Elle frissonna de plus belle quand quelque chose l’effleura par-delà la dimension des vivants.
— Je vais me marier aujourd’hui. Avec quelqu’un que j’aime et que j’ai choisi.
Nouvel effleurement. Les muscles d’Anya se tendirent ; son émotion enfla dans sa gorge.
— J’aurais aimé que tu sois avec moi pour le célébrer.
De nouveau, cette sensation de caresse. L’impératrice baissa le nez, luttant contre les picotements dans ses yeux. Elle était incapable de déchiffrer les flux avec la même aisance que les daevas, et eux-mêmes ne pouvaient pas communiquer avec l’entremonde, mais il arrivait, parfois, que les personnes sensibles ressentent certaines de ces variations lorsqu’elles se recueillaient auprès de l’amélys d’un défunt. Bien que celle de Nao ait probablement été détruite par Kahini, Anya avait tenu à ce que sa statue soit érigée au plus près de la cellule où elle avait été assassinée. Juste au cas où.
Nao avait beau ne pas avoir combattu Anoa aux côtés des autres manipulateurs d’énergie, elle méritait sa place ici pour l’aide immense qu’elle avait apportée à Anya avant le Chant des Ruines, au prix de sa propre vie. Personne n’avait rien trouvé à y redire.
Nao, elle, aurait approuvé son union avec Eloren sans hésiter. Les deux daevas appartenaient à la même catégorie de personnes – intelligentes et dévouées, mais lucides et qui n’hésitaient pas à affirmer leur opinion quand cela s’avérait nécessaire. Leur confiance en leur propre valeur équilibrait les doutes dans lesquels Anya menaçait parfois de se noyer à force de porter le poids de tout un empire sur ses épaules.
L’impératrice se pencha pour enlever le morceau de papier égaré sur le socle de la statue, mais elle suspendit son geste quand elle reconnut l’écriture acérée tracée à l'encre noire.


Tout ira bien.
Je t’aime,
E.


 L'éclat de rire qu’elle lâcha chassa les ombres de sa mélancolie. Évidemment. Eloren avait deviné qu’elle se réfugierait ici, et puisque se voir était prohibé jusqu’à la cérémonie…
Anya serra le bout de papier contre son cœur. Son regard se tourna vers l’académie de formation des daevas, érigée sur une île artificielle bâtie spécialement pour l’accueillir.
— Moi aussi, je t’aime, Ren, souffla-t-elle au vent.
— Votre Majesté ? C’est vous ?
Elle se retourna vivement en direction de l’homme qui l’avait interpellée. Elle ne l’avait pas entendu arriver.
— Mais qu’est-ce que vous fichez là toute seule ?
Sous les rayons matinaux du soleil, ses cheveux roux sombre ressemblaient à un brasier.
— Je me détends, répliqua-t-elle. Sur les conseils d’Elleya.
Les lèvres de l’homme formèrent un o parfait. Il passa une main embarrassée dans ses cheveux – ce qui finit de les ébouriffer –, repositionna son baluchon sur son épaule, puis lança :
— Oh, ouais, Elleya. Toujours en place, hein ?
— Je le crains. Beaucoup de choses ont changé depuis votre dernière visite, mais les membres de mon conseil n’en font pas partie.
Soupir.
— Quelles sont les chances pour que je tombe dessus dès que j’aurai mis un pied au palais ?
Anya fit mine de réfléchir.
— Élevées, je le crains.
Il la considéra en silence, un sourire espiègle vissé aux lèvres.
— Mes hommages, Votre Majesté. Vous m’avez manquée, ces dernières années.
— Bonjour, Caleb, répliqua-t-elle en lui rendant son sourire. Moi aussi, je suis ravie de vous revoir.
— Puisque vous n’avez pas de garde à vos côtés, puis-je vous servir d’escorte pendant votre détente prénuptiale ?
— Vous êtes sûr ? Elleya attendait votre arrivée avec tant d’impatience.
Le reniflement disgracieux qui lui répondit lui arracha un nouvel éclat de rire.
Elle fourra le papier dans la poche intérieure de sa veste avec l’impression que les nuages qui obscurcissaient son esprit un peu plus tôt s’étaient clairsemés.
Eloren avait raison : tout irait bien.

​ Malgré l’heure encore matinale, les allées de Dianoia grouillaient déjà de vie. Des effluves sucrés embaumaient les rues, charriés par les marchands ambulants venus des quatre coins de l’empire pour ce jour de fête. Sous les guirlandes de fanions blanc et or tendues entre les bâtiments cristallins, la population déambulait au rythme de la musique jouée à tous les coins de rue.
Jamais Anya n’avait assisté à ce genre de scène. Pas en tant que simple civile, du moins. Lors des célébrations officielles, elle venait en tant qu’impératrice, durant des apparitions publiques régies par des règles strictes et un emploi du temps rigoureusement calculé. Rares étaient les fois où elle avait le loisir de déambuler à sa guise parmi son peuple quand celui-ci s’apprêtait à célébrer un événement d’importance, alors un mariage impérial ? Son mariage ? Si elle avait su que sa souveraine comptait se détendre en prenant un bain de foule en plein cœur de la capitale, jamais Elleya ne l’aurait laissée vaquer à ses occupations seule.
— À votre place, je laisserais tomber le déguisement, lança Caleb d’un ton détaché tandis qu’elle rajustait la capuche de son manteau pour mieux dissimuler ses traits.
— Je ne tiens pas à ce qu’on me reconnaisse.
Elle avait un objectif précis en tête, et pas le temps de s’arrêter pour recevoir les salutations de son peuple. Elle ne désirait pas attirer l’attention alors qu’elle serait contrainte de repousser ses sujets s’ils l’approchaient.
L’ancien rebelle éclata de rire.
— C’est trop tard, Majesté. Tout le monde vous a reconnue.
Anya lui lança un regard assassin à la mention de son titre, mais cela eut pour seul effet de renforcer l’hilarité de son acolyte. Sans se départir de son sourire, il salua un groupe de jeunes femmes d’un geste de la main. Ces dernières baissèrent le regard en gloussant.
— Tout le monde vous reconnaît, vous, plutôt, releva Anya. Votre sourire éblouirait un
aveugle.
— Oui, c’est une technique pour vous rendre invisible. Même si, comme je l’ai précédemment souligné : tout le monde vous a reconnue.
Le pire, c’était qu’il disait vrai. En risquant un coup d’œil au-delà de son capuchon, Anya vit plusieurs personnes se détourner prestement, ou lui adresser un signe de tête poli quand leurs regards se croisèrent. Nul ne l’approcha, toutefois.
Caleb rajusta sa prise sur son baluchon et renchérit :
— Mais tout le monde vous laisse tranquille, parce que votre magnifique et très discrète cape d’impératrice crie « ne pas approcher », et que les dianoiens sont, dans l’ensemble, plutôt respectueux des limites personnelles. Ah, et aussi parce que je suis très beau.
— Quel est le rapport ?
— Ça les intimide.
Cette fois, Anya échoua à réprimer son rire. Elle tira sur sa capuche par réflexe, mais elle dut se rendre à l’évidence : Caleb avait raison. Sa présence ici n’avait plus rien
d’anonyme. Les dianoiens étaient bien plus prévenants que son anxiété ne le lui laissait croire.


Le fracas des cascades, déjà atténué à l’extérieur par les boucliers énergétiques, se tut pour de bon dès qu’ils eurent franchi les portes de verre finement ouvragées du foyer. Il s'agissait de l’un des bâtiments les plus modernes de la capitale : sa construction avait débuté peu de temps après le Chant des Ruines, à l’endroit où Anoa avait frappé la ville. Tous les débris n’avaient pas pu être déblayés avant que le fleuve ne comble le

vide de nouvelles cascades, mais certains avaient tout de même pu être recyclés. Ce lieu faisait partie de ces complexes rebâtis à partir des ruines de l’ancien empire.
L’ancien empire. L’ère obscure. L’Oubli. Le règne du Grand Oracle. Les quinze années précédant le règne d’Anya portaient de nombreux noms, tous chargés du poids des horreurs perpétrées par Kahini. Aucun ne mentionnait l’existence de l’empereur. Comme si son frère, en bonne marionnette, n’avait jamais compté. Jamais existé. L’Histoire l’avait déjà effacé, faute d’utilité.
Anya profita de la quiétude momentanée du hall d’entrée pour prendre une longue inspiration apaisante. Elle avisa la verrière du plafond croulant sous la végétation
soigneusement entretenue, les reflets de l’eau sur les feuilles multicolores, les paillettes de poussière en suspension dans l’air qui piégeaient le soleil.
— Quel est cet endroit ? murmura Caleb à mi-voix, comme pour ne pas perturber le fragile silence qui régnait ici.
— Un foyer. Pour loger les orphelins et les sans-abri du Chant des Ruines et de l’ancien empire.
L’ancien rebelle siffla d’admiration.
Il y avait de quoi. Ce projet était celui auquel la jeune souveraine tenait le plus : son isolement enfin brisé, elle avait tenu à participer en personne à l’état des lieux du pays. Et le résultat s’était révélé difficile à avaler. Entre la destruction totale de Noesis et celle, partielle, de Dianoia, près d’un quart des habitants de l’empire se retrouvaient sans domicile. De nombreux enfants, sans parents. Sans compter les gens qui se cachaient dans la nature depuis des années, après s’être montrés résistants à l’Allégeance. Ceux-ci étaient légion, bien plus nombreux que quiconque ne l’imaginait, et il avait fallu trouver un moyen de les réintégrer en douceur à la société.
Alors Anya avait imaginé des foyers. Des lieux d’accueil temporaire pour quiconque n'avait nulle part où aller, en attendant de pouvoir voler de ses propres ailes. Le fait qu’il n'en existe aucun à Allunia quand même les clans nomades d’Arshka en possédaient restait un mystère pour l’impératrice, aussi s’était-elle empressée de développer ces établissements.
Celui-ci s’avérait, de loin, son préféré. Pas parce qu’il était magnifique, avec ses immenses fenêtres tournées vers la baie, ses serres et ses tours de verre érigées sur un solide enchevêtrement de métaux et de pierres, ni parce qu’il avait été pensé avant tout comme une pension pour les orphelins et dispensait l’une des meilleures éducations de la capitale, mais car…
Les bruits d’une course effrénée déchirèrent le silence, aussitôt suivis d’exclamations joyeuses. Caleb se tendit, prêt à dégainer l'arme qu’il cachait sous sa veste. Les lèvres de l’impératrice, elles, s’étirèrent. Elle ouvrit grand les bras, abandonnant momentanément le soutien de sa canne.
L’instant d’après, ou peut-être à peine plus tard, elle fut percutée par deux petits démons. Un garçon et une fille. Des jumeaux qu’elle avait elle-même sortis des décombres cinq ans auparavant.
— Anya ! s’écrièrent-ils à l’unisson.
Ils l’étreignirent de toutes leurs forces. Elle leur rendit la pareille avec un léger gloussement, provoqué aussi bien par sa joie de les retrouver que par l’expression éberluée de Caleb. Le pauvre, il devait se demander pourquoi ces enfants d’à peine dix ans se permettaient de toucher l’impératrice d’Allunia sans la moindre forme de politesse.
— On t’a vue arriver depuis la salle à manger !
— Pourquoi tu es là ? Tu n’es pas supposée te préparer ?
Elle prit une profonde inspiration et ferma les yeux, savourant la chaleur de leur contact, l’odeur florale de shampoing qui émanait de leurs cheveux encore humides ainsi que celle, plus discrète, de pain grillé. Ils devaient tout juste sortir du petit-déjeuner.
— J’avais envie de vous voir, répondit-elle avec douceur. Pour m’assurer que tout allait bien avant le grand moment.
En guise de réponse, le garçon sourit. La fille, elle, sortit un petit paquet de sa poche.
— Tiens, Eloren nous a confié ça pour toi.
Le cœur d’Anya se réchauffa davantage. Bien sûr qu’Eloren avait deviné qu’elle viendrait ici aussi. Mais, contrairement à ce qu’elle pensait, il n’y avait rien à l’intérieur du paquet. Rien d’autre que des bisous, que les deux enfants lui plaquèrent sur chaque joue à l’instant où elle réalisa qu’il était vide.
— Voilà ! C’était ça, son cadeau, claironna la fillette. Pour t’aider à patienter.
Ils rirent en chœur sans se lâcher.
Par les âmes, comme elle aimait ces enfants. Comme elle aimait Eloren.
Comme elle aimait la famille qu’elle s’était choisie.
— Moi aussi, j’ai quelque chose pour vous.
Elle sortit de la poche intérieure de son manteau une paire de rubans d'un or étincelant, brodés de fils d’argent qui transformaient la lumière en rivières de cristal. Les jumeaux lâchèrent des cris émerveillés.
— C’est pour nous ?
— Oui, sourit Anya. Pour compléter vos tenues et révéler à tout le monde qui vous êtes.
— C’est tellement beau, souffla le garçon.
— Est-ce qu’on aura le droit de les garder, après ?
Anya leur ébouriffa affectueusement les cheveux.
— Bien sûr. Ils sont à vous pour toute la vie.
— Woah, merci beaucoup !
Les immenses iris clairs du garçon scintillaient comme l’océan un jour d’été. Ceux de la fillette, d’un brun cerclé de vert, se tournèrent vers Caleb avec une curiosité perçante. Bien que ses capacités de daeva ne se soient pas encore suffisamment éveillées pour lui ouvrir les portes de l’académie, elle percevait certaines choses avec une acuité remarquable – en l’occurrence, la confusion de Caleb, mais aussi, sans doute, les sentiments qu’il refoulait depuis son retour à Allunia, après quatre ans à fuir sa tristesse loin de ses frontières. Ceux contre lesquels il luttait à présent, face aux deux incarnations d’un avenir dont Kahini l’avait privé.
Le cœur d’Anya se serra. Quelle imbécile. Elle avait oublié. Aux prises avec ses propres tourments, et tout à sa joie de retrouver celui qui l’avait sauvée lors du Chant des Ruines, elle n’avait pas pensé une seule seconde à l’endroit où il allait l’escorter.
Pourtant, loin de trahir une quelconque détresse, les traits de Caleb se détendirent soudain, laissant filtrer son premier sourire sincère de la journée.
Anya s’éclaircit discrètement la voix.
— Caleb, je vous présente Tasha et Emirel. Mes pupilles… et mes héritiers.

Inspiration.
Expiration.
Anya rouvrit des paupières frémissantes. Le moment était enfin venu.
Autour d’elle, le ciel de la fin d’après-midi s’était paré d’un or éclatant qui rivalisait avec les tenues cérémonielles du peuple. Un bon augure, d’après sa tante. La preuve que l’entremonde bénissait cette union, en ce jour où la trame entre les dimensions était la plus fine et les flux, les plus forts. Anya acceptait volontiers ce présage. Même si elle ne possédait pas les extraordinaires capacités des Kee’vahs arshkanes pour communiquer avec le plan des défunts, elle voulait croire qu’elle en percevait la présence à travers ses frissons. Que ses parents, son frère, Nao, Kadma et toutes les personnes qui l’avaient quittée l’entouraient en ce moment même ; qu’ils lui insufflaient le courage qui lui manquait encore.
Elle lissa les pans de sa robe d’une main fébrile.
Cinq ans.
Elle avait eu cinq ans pour se reconstruire. Cinq ans pour digérer ce qu’il s’était passé la dernière fois qu’elle avait enfilé une robe de mariée. Bien qu’elle sache pertinemment qu’elle s’apprêtait à s’unir à la personne qu’elle aimait le plus au monde et que rien, jamais, ne la ferait changer d’avis, Anya tremblait d’angoisse à l’idée de s’avancer dans cette allée.
Pourtant, tout avait été pensé pour ne pas raviver ses traumatismes. Le déroulement des festivités, le placement des invités, l’heure, et même sa tenue… rien ne serait identique à son mariage avec Kahini. Aucun rituel n’était prévu – même si les daevas continuaient à pratiquer le Chant des Âmes, il avait été exceptionnellement décalé cette année. Le rouge des tenues cérémonielles avait été banni au profit de l’or. La soie sauvage de sa première robe avait été remplacée par une autre matière, tissée à partir des fibres de plantes luminescentes venues tout droit de la forêt de Shilumi. Dans la lumière dorée du crépuscule naissant, le tissu scintillait d’un discret éclat bleuté qui conférait à la souveraine des allures surnaturelles.
Quant à la cérémonie, elle se déroulerait non pas sur une île isolée au milieu de la baie, comme celle où s’élevait autrefois le temple, mais sur la grande esplanade qui constituait le point central de la ville basse. Les voies d’accès y étaient innombrables, aussi bien depuis l’océan que depuis le continent. Des arches élancées reliaient même les quartiers nichés sur les cascades les plus basses. Autant de routes par lesquelles fuir en cas de…
En cas de rien du tout, se morigéna Anya.
Kahini et ses plus fervents disciples étaient morts. Plus rien ne la menaçait.
— Anya ? l’appela Tasha d’une voix timide. Je crois que j’ai un peu peur.
L’impératrice tourna la tête vers ses héritiers et força ses lèvres à afficher un sourire chargé d’une confiance qu’elle était loin d’éprouver. Les deux enfants se tenaient à ses côtés, vêtus du blanc et de l’or impériaux qui ne laisseraient aucun doute au peuple sur leur identité.
— Pourquoi donc ? s’enquit-elle.
La petite fille coula un regard incertain vers la foule massée sur l’esplanade, de l’autre côté du pont. D’ici, l’assemblée ressemblait à un immense essaim d’abeilles vrombissantes.
— Il y a beaucoup de monde. J’ai peur de trébucher, ou alors…
— Ou alors qu’ils pensent que tu nous as mal choisis, compléta Emirel en triturant le
ruban qu’Anya lui avait donné dans la matinée, savamment noué et épinglé à sa boutonnière.
Tasha acquiesça.
— Je ne suis toujours pas assez éveillée pour entrer à l’académie, renchérit-elle. Et s'ils trouvent que je suis faible ?
Les soucis d’Anya se désagrégèrent. Elle s’agenouilla doucement devant eux, posa une main sur l’épaule d’Emirel tandis que, de l’autre, elle replaçait les boucles noires de Tasha derrière son oreille avec tendresse.
— C’est normal d’être impressionnés. Tous ces gens, le poids de leur attention braquée sur vous, cette impression qu’ils attendent que vous leur montriez quelque chose d’exceptionnel… Je suis passée par là, moi aussi. Mais vous savez quoi ?
Ils secouèrent la tête, les yeux luisants. Anya leur effleura les joues de ses mains gantées.
— Ce qu’ils attendent, c’est avant tout de vous rencontrer. De découvrir qui vous êtes. Nous avons gardé votre identité secrète jusqu’à aujourd’hui pour que vous puissiez grandir en paix, mais les gens savent que vous existez. Ils attendent juste d’enfin pouvoir connaître vos visages. Et, croyez-moi, ils ont tellement hâte qu’ils ne pourront pas être déçus.
— Mais s’ils le sont quand même ? murmura Tasha.
Nouveau sourire d’Anya – sincère, cette fois.
— Je me pose la même question chaque matin avant de me lever. Et tu sais ce qui me permet de surmonter cette angoisse ?
Les mains de l’impératrice glissèrent des joues des enfants jusqu’à leurs mains. Elle noua solidement leurs doigts aux siens dans l’espoir de leur transmettre de la force – et d'en puiser un peu également.
— La certitude que je ne suis pas seule. Vous ne l’êtes pas, non plus. Derrière vous, il y a moi, Eloren, mais aussi Nayla, Aren, Elleya, Shael, Aliosha, Leah, Zam… tous ceux qui nous aiment et nous aident, chaque jour, à relever les défis imposés par notre fonction. Nous ne sommes peut-être pas liés par le sang, vous et moi, mais nous le sommes par le cœur. Je serai toujours là pour vous épauler, ou vous rattraper si vous trébuchez. Alors respirez un grand coup, d’accord ? Le peuple n’est pas là pour vous juger : il est là pour vous accueillir. Vous avez grandi à ses côtés. Vous êtes son avenir et sa fierté. Tout ira bien.
Tout ira bien.
Ces mots palpitaient contre son cœur, là où elle avait rangé le message d’Eloren tel un talisman protecteur.
— Majesté ? l’interpella Dinaelle. Nous sommes prêts lorsque vous le serez.
Il n’y eut ni calèche ni chevaux, cette fois. Ses ingénieurs avaient développé un nouveau type de véhicule à partir des motos des gardes phinéens, qui permettait à Anya de combler la distance qui la séparait de l’esplanade en quelques secondes. Du moins, en théorie, car en pratique, son chauffeur s’évertua à avancer le plus lentement possible afin que toutes les personnes massées sur les quais, les terrasses et les jardins suspendus aient une chance de l'apercevoir.
Ses doigts pressèrent un peu plus fort ceux d’Emirel et de Tasha, avant de les lâcher pour saluer la foule. Les enfants l’imitèrent, d’abord hésitants, puis de plus en plus assurés.
Les vivats redoublèrent.
Ils étaient des milliers à les acclamer – à les acclamer sincèrement, librement, sans Allégeance pour influencer leurs esprits. À scander leurs vœux de bonheur, leurs encouragements, leurs titres. Très vite, les enfants se prirent au jeu et oublièrent jusqu’à la présence d’Anya pour se repaître de l’'amour qu’ils recevaient.
La souveraine elle-même eut du mal à juguler son émotion. Une part d’elle désirait
s'abandonner à cette adoration pour mieux laver les derniers souvenirs d’un passé trop sale, mais une autre, bien plus grande, s’en détacha à l’instant où ses yeux se posèrent sur la silhouette esseulée qui la guettait depuis l’estrade, vêtue de l’uniforme cérémoniel des daevas.
Le peu de souffle qu’il lui restait mourut dans sa poitrine.
Enfin.
Enfin.


Anya eut à peine conscience de son arrivée. Elle s’extirpa du véhicule comme dans un rêve, peut-être avec de l’aide, peut-être sans, peut-être en flottant, qui sait ? Les gens qui lui adressaient de grands signes depuis les bancs des invités auraient pu avoir la peau bleue ou dix paires d'yeux qu’elle ne l’aurait pas remarqué non plus. Son impatience brouillait tout. Le monde autour d’elle n’était plus qu’un mélange de couleurs floues, dominé par les tambours frénétiques de son cœur.
Elle sentit tout juste la chaleur des mains de ses enfants au creux de ses coudes pendant qu’ils la guidèrent sur le chemin de pétales menant à son avenir ; nota à peine l’imposante arche végétale piquée de fleurs bioluminescentes qui décorait l’estrade.
Son attention était accaparée par la femme en dessous. Par son visage ovale à la pâleur lunaire ; par ses cheveux noirs plaqués en arrière ; par le maquillage d’or, similaire au sien, qui mettait en valeur ses iris noisette ; par ses lèvres pleines qui ne souriaient que pour elle.
Eloren.
Le cœur d’Anya menaça d’exploser dans sa poitrine.
Aucune réminiscence parasite ne troubla sa vision, cette fois. Seules ses larmes eurent ce privilège.
Eloren était là. Enfin.
Les enfants embrassèrent Anya et la lâchèrent dès qu’ils eurent rejoint la daeva. Après s’être assuré qu’elle n’en aurait pas besoin – puisque ses mains avaient déjà trouvé celles de sa fiancée – Emirel récupéra sa canne et partit s’installer à côté de sa sœur, au premier rang des invités.
— Tu pleures déjà, n’est-ce pas ? souffla Eloren avec un sourire toujours plus éclatant.
Elle ne pouvait pas bien la voir derrière son voile – l’une des seules similitudes avec son premier mariage qu’elle n’avait pas pu éviter –, mais elle la connaissait par cœur. Bien sûr qu’Anya pleurait déjà.
— Je ne vois pas pourquoi, répliqua cette dernière dans un sanglot. Je n’ai vraiment aucune raison de pleurer.
Eloren partit d’un rire discret. Ses iris bicolores s’embuèrent à leur tour.
— Bien sûr. D’ailleurs, moi non plus, je n’ai aucune raison de pleurer. Et tu ne m'as
pas manquée du tout, cette semaine. J’ai adoré bénéficier de toute la couette pendant que je me noyais dans la solitude.
Les doigts d’Eloren jouèrent avec les siens ; les étreignirent un peu plus fort, comme
s'ils aspiraient à atteindre la peau à travers le satin de ses gants.
— Je comprends, admit Anya. J’ai personnellement profité de chaque seconde de silence pour me rappeler à quel point j’avais hâte de t’entendre parler sans jamais t'interrompre jusqu’à la fin de mon existence.
— Allons, allons, Majesté, un peu de tenue. N’avez-vous pas honte de priver le peuple de vos vœux en les déclamant à mi-voix avant le début de la cérémonie ?
— S’il n’y a que cela pour vous combler, Initiée Eloren Kertalen, je me ferai une joie
de les déclamer chaque jour sur les canaux de communication de tout l’empire.
— Oh, j’aimerais beaucoup voir ça.
Quelque part non loin d’elles, quelqu’un s’éclaircit la voix.
— Pouvons-nous commencer, votre Majesté ? Initiée ?
Anya et Eloren échangèrent un nouveau rire avant d’acquiescer.
Pas une fois elles ne se quittèrent du regard. Ni pendant le sermon de l’oracle ; ni lorsqu'il attacha le ruban blanc représentant les flux d’énergie autour de leurs poignets ; ni quand elles échangèrent des vœux bien plus solennels que les précédents. Encore moins quand Eloren leva le voile d’Anya avec une lenteur théâtrale pour mieux savourer l’instant.
Elles se dévisagèrent longuement, extatiques, à la fois absentes et terriblement conscientes de ce qu’il venait de se passer.
Elles étaient mariées.
Tout semblait irréel, et en même temps…
Vibrante d’un bonheur qu’elle pensait ne jamais avoir le droit d’éprouver un jour, Anya attira sa femme contre elle et posa ses lèvres sur les siennes, sous les acclamations du peuple d'Allunia.
À partir d’aujourd’hui, c’était certain : tout irait bien.

Fin

3.

4.

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4
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