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Prologue

 Courez, les filles !

 L’ordre de leur mère résonne encore à leurs oreilles alors qu’elles se fraient un passage dans les rues enténébrées de Feng Chao, à la recherche d’une route impossible à trouver. Il y a trop de monde, trop de fumée, trop de cris. Les mouvements de la foule les avalent dans des tourbillons affolés. Chaque pas est une lutte pour la survie. Leurs repères se brouillent.

 Elles doivent fuir. Partir. Sortir de la ville et rejoindre le port, si elles le peuvent encore.

 Ne vous arrêtez pas.

 Même si elles le voulaient, elles ne s’y résoudraient pas. Les soldats sont partout. Le chant du métal vibre dans l’air chargé de poussière et de sang au rythme funeste des lames punitives, tandis qu’autour, les corps s’effondrent dans un ultime cri de rage.

 Un regard à droite. Un autre à gauche. Elles vérifient par-dessus leurs épaules que personne ne les suit avant de s’engouffrer dans une ruelle boueuse, un foulard sur le nez, pour tenter à la fois de dissimuler leurs traits et de se préserver des vapeurs toxiques des gaz lancés par les soldats.

 Elles ne doivent pas s’évanouir ici. Tout dépend d’elles, désormais.

 Ne vous retournez pas.

 La menace est partout. Elle ne vient pas seulement des soldats ; chaque personne qu’elles croisent est un ennemi potentiel. 

 Elles doivent continuer. Courir, comme le veut leur mère, s’enfuir, et mettre en sécurité leur précieux colis. Celui-ci est si volumineux et si lourd qu’elles sont contraintes de se l’échanger à intervalles réguliers pour reprendre un semblant de souffle. Sans lui, elles seraient déjà loin, mais, même pour sauver leurs vies, elles refusent de l’abandonner. Elles l’ont juré : elles l’emmèneront à bon port, ou elles mourront en essayant. 

 — À terre ! 

 Elles se recroquevillent pour éviter le projectile qui fuse au-dessus de leurs têtes, et se bouchent les oreilles pour protéger leurs tympans de la déflagration. Puis, sitôt l’onde de choc passée, elles se relèvent et reprennent leur course en ignorant tant bien que mal le spectacle sanglant qui s’étend sous leurs yeux. Elles ont à peine conscience de l’odeur de brûlé qui émane d’elles, ou de leurs multiples blessures, et ne s’en soucient guère. Elles ne s’arrêteront pas tant qu’elles n’auront pas rejoint le point de rendez-vous. 

 Elles savent ce qui est en jeu. Même à leur âge, elles ont plus que conscience de ce qui se joue aujourd’hui. 

 La justice. 

 L’égalité. 

 La liberté. 

 Les femmes de l’empire de Fei en ont assez. Assez de dépendre de leur père, de leur mari, de leur frère, de leur oncle. Assez d’être une monnaie d’échange, tout juste bonnes à obéir en silence et à subir des coups soi-disant mérités. Assez de ne pas s’appartenir, de subir des mutilations perpétrées au nom de la tradition, quand il s’agit en réalité d’entraver toute tentative d’insurrection. Une femme incapable de marcher ne peut pas courir. Une femme privée de forces ne peut pas rendre les coups. Une femme réduite à moins que rien ne peut aspirer à devenir quoi que ce soit. Et pourtant. 

 Pourtant. 

 Personne ne s’interroge sur la raison de ce soudain embrasement. Tout le monde sait. Les manifestations pacifiques se sont multipliées dans l’espoir d’interpeler l’empereur, de changer les choses, en vain. Tout ce qui changeait était le nombre croissant de défuntes.

 Le vent de la révolte, autrefois brise, est devenu ouragan. Il s’abat ce soir sur la capitale et transforme la fête de l’été en un bain de sang. L’empereur a explosé avec son palanquin en plein milieu du défilé, emportant avec lui la moitié de son cortège et plusieurs civils des premiers rangs – uniquement des hommes, puisque les femmes ont interdiction d’y assister de trop près.

 Oui, elles en ont assez.

 Puisque demander gentiment n’a pas fonctionné, elles prennent ce qu’elles désirent par la force.

 Il est temps que la peur change de camp. Que les hommes réalisent la puissance de leur colère et de leur détermination ; qu’ils les prennent au sérieux ; qu’ils les craignent, autant qu’elles les ont craints depuis leur naissance.

 — A-Yan !

 La cadette lève un bras protecteur devant son visage en entendant l’avertissement de sa soeur, juste avant que le souffle d’une nouvelle explosion embrase la ruelle.

 — Ça va ! coasse-t-elle dans une quinte de toux quelques secondes plus tard.

 Elle se fige en apercevant les contours d’une silhouette massive émerger de la fumée. La pointe au sommet de sa tête – non, de son casque – ne trompe pas : un soldat.

 Leur premier réflexe est de se figer afin de ne pas être vues. Puis, alors qu’un cri de guerre féminin retentit dans le dos du soldat et qu’une lame se plante dans sa gorge, leur cerveau se dégèle. Elles font demi-tour dans un même mouvement et détalent aussi vite que leur lourde cargaison les y autorise, sans jamais se lâcher la main malgré leur rythme inégal, leurs longues tresses battant la cadence dans leur dos. Dans leur poitrine, leur souffle est une lance chauffée à blanc.

 Fuir. Elles doivent fuir. Elles n’ont pas le choix.

 La fumée et la poudre étranglent leur respiration. Pas après pas, rue après rue, corps après corps, les deux soeurs avancent au coeur de l’insurrection. La poussière trouble leur vision de larmes aussi amères que brûlantes. Les derniers mots de leur mère ont été pour les conjurer de courir sans se retourner, avant qu’une flèche ne lui perce le ventre, mais combien d’autres victimes ont suivi ? Combien suivront encore ?

 Les filles se replient derrière une palissade de bois à moitié effondrée pour examiner leur environnement. 

 L’artère qui traverse le centre-ville est jonchée de débris semés par les explosions.   Des restes de lanternes en papier volètent dans l’air, tandis que d’autres corps gisent au milieu des débris – elles distinguent les silhouettes d’un ou deux soldats, mais la grande majorité arbore des robes imbibées de sang. 

 — Ne regarde pas, A-Yan, murmure l’aînée en ramenant la tête de sa soeur contre sa poitrine. 

 — J’ai une meilleure vue que toi, grommelle la cadette en se dégageant. Bouge de là. 

 Elle se faufile un peu plus en avant pour mieux observer le remue-ménage à leur droite, puis se glace d’effroi. 

 Un groupe d’hommes armés fouille chaque maison à la recherche de traîtres à punir. Le tissu sombre sur leur visage dévoile seulement leurs yeux, eux-mêmes dissimulés dans l’ombre de leurs chapeaux coniques. L’idéogramme de l’ouragan, peint en rouge sur le bambou noir, ne laisse aucun doute sur l’identité de ce groupe atypique. 

 Des Premières Épées. L’unité d’élite de l’empereur Sun Zheng. 

 Lin Yan recule et resserre sa prise sur les bretelles du grand sac qui courbe son dos. Quand elle les identifie à son tour, sa soeur peine à retenir un gémissement de terreur. Ces soldats-là sont plus entraînés, plus autonomes et, par extension, plus cruels. S’ils les trouvent, s’ils découvrent ce qu’elles transportent… N’être âgées que de douze et quinze ans ne suffira pas à leur éviter l’exécution. 

 — Il faut qu’on bouge, souffle l’aînée tandis que, quelque part derrière elles, les plaintes des mourants, l’éclat des bombes et les cris du métal qui s’entrechoque leur rappellent la présence des émeutes. 

 Combien de temps leur reste-t-il ? Le bateau patientera-t-il si elles n’arrivent pas à l’heure prévue, ou décollera-t-il sans elles vers le Royaume Envolé, de l’autre côté de la barrière nuageuse ? 

 Nouvelle déflagration. Les bâtiments de l’avenue disparaissent les uns après les autres dans des torrents de flammes. La cadette écarquille les yeux quand elle repère le filet de poudre qui serpente au milieu des pavés. 

 Tout va exploser. 

 — Cours ! A-Su, cours !

 Sans attendre la réaction de sa soeur, Lin Yan fait volte-face et l’entraîne dans son sillage. Tant pis pour les soldats, tant pis pour les combats qui fleurissent à chaque coin de rue. Ils sont tous trop occupés à se battre ou à échapper aux flammes pour se soucier de deux gamines échevelées au milieu des cendres. Elles ne sont plus les seules à errer ainsi, de toute façon. En revanche, elles sont les seules à avoir compris ce qui les attend si elles n’atteignent pas la rivière à temps.

 Le pont leur apparaît entre deux mouvements de foule. Jouant des coudes, luttant pour ne pas lâcher la main de l’autre, elles se taillent tant bien que mal un chemin au milieu du chaos. Elles ignorent par quel miracle elles parviennent à rester debout.

 Une énième bousculade. Un coup porté à sa tempe. Lin Yan s’effondre, à la limite de l’inconscience, et son chargement avec elle. Ses doigts lâchent ceux de son aînée, qui crie son nom à s’en arracher la gorge avant d’être emportée par la marée humaine.

 Une main ferme l’agrippe par la taille et la remet sur ses pieds avant de la pousser en avant.

 — Vole, gamine. Sauve-toi !

 Elle l’entend à peine. Une seule question pulse sous son crâne, en rythme avec les battements désordonnés de son coeur : où est Su ? Où est sa grande soeur ? Elle ne la distingue pas dans l’enchevêtrement fantomatique des corps qui s’affrontent dans la fumée.

 — A-Su ! tente-t-elle de crier, mais l’angoisse lui noue les cordes vocales et transforme sa voix en un ridicule couinement inaudible.

 Sans vraiment savoir comment, Lin Yan finit par s’extirper de la cohue. Où est sa soeur ?

 Où-est-sa-soeur ?

 Sa vision s’embue.

 Elle n’a plus le temps de la chercher. La priorité absolue réside en la mission confiée par leur mère : mettre le sac en sécurité. L’avenir des femmes feis en dépend.

 Le coeur en lambeaux, Lin Yan se détourne des affrontements et reprend sa course vers la rivière, le poids du monde concentré dans le chargement qui lui alourdit le dos.

 Enfin, elle atteint les premières pierres du pont. Enjambe le parapet.

 Saute.

 — A-Yan !

 Le temps se suspend.

 La tête de Lin Yan pivote d’elle-même vers l’origine de la voix tandis qu’elle chute vers la rivière. Sa soeur est là, son joli visage ovale à découvert, sa peau pâle recouverte d’un mélange de sang, de cendre et de suie. Elle court, court, court, aussi vite que ses pieds bandés le lui permettent. Ses longs cheveux noirs, détachés, forment un halo ébouriffé autour d’elle. 

 Puis tout explose.

 Une gigantesque boule de feu engloutit les rues de Feng Chao. Les arbres, les maisons, les humains, tout disparaît dans les flammes. Ce qui n’est pas instantanément carbonisé est désintégré par le souffle de l’explosion.

 Au même instant, Lin Yan crève la surface de l’eau et s’enfonce dans les profondeurs de la rivière, ses lèvres ouvertes sur un cri d’horreur qu’elle doit se retenir de pousser.

Elle n’a pas la moindre idée de la manière dont elle parvient à atteindre le port, ni de comment elle réussit à se glisser à bord du bateau affichant le pavillon secret des renégates sans être repérée par les soldats qui grouillent sur le quai. Les femmes autour d’elle, leurs paroles, la couverture dont elle est enveloppée, le bouillon chaud qu’on lui offre… rien de tout ça ne revêt d’importance à ses yeux.

 Sa mère est morte. Sa soeur aussi, à présent.

 Elle est orpheline. Seule. Rescapée de ce que le monde connaîtra bientôt comme la Nuit des Cendres.

 Elle se recroqueville contre son paquetage avec l’envie de disparaître à l’intérieur, insensible à sa chaleur diffuse qui lui brûle la poitrine d’une amertume renouvelée.

 Tout ça pour ça.

 Pour un oeuf mort voué à ne jamais éclore.

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