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Bonus : chapitre 1 - Axel

 Plymouth. Petite ville portuaire du sud de l'Angleterre bénie par la grâce de sa Majesté le Roi, une population de pêcheurs et une horrible odeur d'humidité et de marée qui saisissait à la gorge. De là où il se trouvait, Axel distinguait sans peine les limites de la ville, de chaque côté de la petite baie aux eaux marron servant de port aux habitants, ainsi que l'architecture typique des maisons anglaises qu'il s'était juré de ne plus jamais revoir.

 Vingt ans. Cela faisait vingt ans qu'il avait mis les voiles le plus loin possible de son pays natal avec pour seuls bagages les vêtements qu'il portait. Vingt ans durant lesquels il avait mûri, appris et voilà qu'aujourd'hui la force des choses le ramenait droit sur les côtes du pays qui l'avait vu naître.

 Il savait qu'il ne risquait pas grand-chose – personnes ici n'était en mesure de le reconnaître, surtout après toutes ces années – mais cela n’atténuait en rien son amertume. 

 Il avait aimé ce pays. C’était son foyer, là où vivait sa famille, sa mère, tout ce qu’il chérissait avec la puissante innocence de l’enfance. Il avait aimé ce pays, et on le lui avait arraché.

 Malgré les années, ces souvenirs obscurcissaient encore le cœur et les pensées d’Axel, et il se maudit de ressentir cette pointe de peur dans son cœur, tel un vestige de son traumatisme d’enfance. 

 Au moins, il ne tremblait pas de peur comme à l’époque. Impressionnable, il ne l'était plus le moins du monde, et ce fut avec un entrain plein d'arrogance qu'il posa le pied à terre pour se mettre en quête de son bâtiment. Le H.M.S. Endeavour appareillait à la marée montante. Il lui restait une bonne demi douzaine d'heures pour retrouver ses hommes et se présenter à son poste.

 Il devait bien l'admettre, cette expédition tombait à point nommé, surtout pour un équipage de la trempe du sien, qui savait laisser traîner ses oreilles où il fallait pour savoir avec précision ce qu'ils allaient chercher. Il fallait dire aussi que les De Montperrey n'étaient pas le genre à garder leur langue dans leur poche : aussi secrète que fut cette mission, il suffisait de creuser un peu pour apprendre l'objet de ce voyage et Axel était, comme toujours, l'homme de la situation.

 

*
 

Comme il le pensait, l'Endeavour était le navire le plus imposant, le plus clinquant et le plus observé du port. Ses trois mâts de pin dominaient fièrement une coque rutilante et finement sculptée, et il n'eut qu'à suivre le brouhaha de la foule pour déboucher sur les docks, où d'autres marins transportaient déjà la cargaison dans les cales. D'un pas rapide, le jeune homme se fraya un passage dans la masse de curieux, sans se soucier de bousculer au passage ceux qui le gênaient, et gravit la passerelle sans s'attarder. Le moins longtemps il resterait en Angleterre, le mieux il s'en porterait.

 

*


 Si le capitaine McKornic semblait au demeurant charmant, Axel ne l'aimait pas. Pas du tout. Il le détestait, même. À cause de son uniforme bleu nuit, signe d'autorité, peut-être ? De sa stature impressionnante qui tendait à écraser de son charisme les faibles matelots ? Ou tout simplement parce qu'il était un Anglais au service de la couronne ? 

 Oui, c'était sans doute la dernière raison qui était valable. L'Angleterre. 

 Trois syllabes qui suffisaient à arracher au désormais maître-coq un rictus de dégoût, et une fulgurante impression de brûlure autour de son cou.
Patience. L'ancre serait levée bientôt, et son supplice s'atténuerait à ce moment-là.

 Il aidait un matelot à disposer les vivres dans la cambuse lorsque McKornic le convoqua. Ce dernier esquissa un franc sourire en le voyant arriver, ce qui eut le don de faire frémir sa moustache.
— Vous connaissez sans doute la tradition avant chaque départ en mer ?
— Tout dépend de laquelle, monsieur, répondit Axel.
— Celle qui consiste à recruter un orphelin pour lui donner sa chance.
— Bien sûr, monsieur.

— Fort bien, alors suivez-moi, je vous prie.
Axel emboîta aussitôt le pas au capitaine et débarqua sur les pavés polis du port avec lassitude. Il connaissait le fonctionnement d'un équipage tel que celui qu'il venait d'intégrer, et si sa présence était requise pour choisir la nouvelle recrue, cela signifiait qu’elle serait placée sous son autorité. 

 Que c'était agaçant. Même en cuisine, il ne pourrait pas être tranquille. Ce n’était pas faute d’avoir choisi ce poste spécifiquement dans ce but, pourtant.

 Ils fendirent la foule en ébullition jusqu’au petit attroupement légèrement à l’écart. Les orphelins s'étaient rassemblés tous ensemble, si minuscules et maigres qu'ils avaient dû avoir peur qu'on ne les voit pas. Mais Axel n'eut pas le moindre regard pour tous ces gamins couverts de crasse, son attention immédiatement accaparée par autre chose. Par quelqu'un d'autre, plutôt. 
Il ignorait ce qu'elle fichait dans le cercle isolé des prétendants au poste de mousse. Elle se tenait là, droite et fière malgré les regards moqueurs. Elle était très mince elle aussi, bien qu'elle possède les formes d'une jeune femme très désirable. Ses lèvres étaient pincées par l'angoisse. Les reflets dorés de ses longs cheveux blonds ne parvenaient pas à amoindrir l'éclat sauvage de ses iris. Ces derniers, aussi clairs que les plus beaux lagons des caraïbes, semblaient contenir un océan à eux seuls, à la différence près qu’ils paraissaient brûler plus ardemment que le feu des enfers.
Elle était magnifique.

 — Que fait une femme ici ?
La question lui avait échappé. Comment pouvait-il en être autrement, quand tout en elle respirait une détermination si farouche ? Les femmes n’avaient pas leur place à bord d’un navire, et elle le savait forcément. Pas à bord de ce type de navire, en tout cas. 

 Qu’elle tente malgré tout sa chance avait de quoi forcer le respect. Dans n'importe quelle autre circonstance, il lui aurait accordé le sien sans concession. Les femmes de cette trempe ne couraient pas les rues.

 McKornic également semblait intrigué par sa présence, et ce fut à lui qu'elle répondit, non sans avoir auparavant gratifié Axel d'un regard meurtrier.
— J’attends dans l'espoir de faire partie de votre équipage, monsieur. 
Axel ne put retenir un début de ricanement, repris en cœur par la populace qui assistait à la scène. Son culot lui plaisait. Il lui rappelait un peu celui de Sadie, même si sa sœur devaient s'être encore amplifié depuis la dernière fois qu'il l'avait vue. 
— Et pourquoi intégrer mon équipage, mademoiselle ?
— Pour découvrir le monde. J’aimerais faire un métier qui me permette de vivre par mes propres moyens tout en explorant de nouveaux pays. Mais pour ça, j’ai besoin d’apprendre, et j’ai besoin qu’on m’en donne la chance. Monsieur.
Cette fois, Axel ne put retenir un franc éclat de rire, tout comme la foule autour. Devenir capitaine, rien que ça ! Quel âge pouvait-elle bien avoir pour nourrir des rêves aussi grands ? Il lui donnait à peine vingt ans. Son visage ovale n'était marqué d'aucun stigmate de la vie rude qu'elle devait pourtant mener. 

 Elle était l'innocence incarnée. L'arrogance aussi, visiblement.

 À sa droite, le capitaine réfléchit avant de lui poser une nouvelle question d'une voix hésitante, à laquelle la jeune femme répondit avec une fougue qui aurait presque été amusante s'il n'avait pas vu l'air de McKornic s'adoucir. 

 Il ne fallait surtout pas qu'il l'engage. N'importe qui d'autre ferait l'affaire, mais elle ? Axel courrait à sa perte si elle montait à bord.
— Dix-huit ans, monsieur. 
Axel s'extirpa du flot de ses pensées. Elle était plus jeune qu'il ne le pensait. Quelques mèches barraient ses grands yeux clairs plus magnétiques que jamais. Sa voix, un peu plus grave que celles qu'il avait l'habitude d'entendre, légèrement feutrée, articula encore une phrase. Un mot – son prénom.

Luka. Elle s'appelait donc Luka. Ça lui allait remarquablement bien. 
— Bienvenue à bord de l'Endeavour, mousse Luka. Je ne doute pas un instant que vous nous serez d'une grande utilité, là où nous allons. 
Eh merde.

Ce chapitre bonus a été intégré à l'édition poche du Chant des Voiles, paru le 12 juin 2025 aux éditions Michel Lafon. 

N'en détenant plus les droits d'exploitation, je ne suis malheureusement plus en mesure de librement vous le partager ici pour le moment.

Désolée !

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